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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 09:56

Malgré les déclarations du gouvernement, le monde du travail est au bord de l’implosion, traversé de conflits invisibles dans les grands médias. L’exécutif marginalise les syndicats contestataires pour préparer sa prochaine loi sur le travail.

Par Thomas Clerget

Pour le gouvernement, malgré l’affaire Air France, dans laquelle quelques syndicalistes « voyous » devront porter la responsabilité, le dialogue social serait en progression dans le pays. « Cent accords signés par jour : le dialogue social est une réalité », clamait l’exécutif le 19 octobre, jour de la dernière conférence sociale du quinquennat, dans un pied de nez à la CGT et à Solidaires, qui ont décidé de boycotter l’événement. Durant son discours de clôture, le premier ministre a avancé ses arguments : chaque année, 1.600 accords de branche seraient conclus, tandis que les mouvements de grève seraient « en constante diminution ».

Le conflit est-il en reflux dans le pays, au profit d’un dialogue social« apaisé », appelé de ses vœux par l’exécutif ? Le climat social actuel viendrait plutôt contredire ce récit. Que les chiffres viennent également relativiser.

Depuis 2010, un contexte défavorable à l’action collective

Les dernières données sur la question [1] révèlent un recul, à court terme, des entreprises touchées par une grève : de 3,3 % en 2010 à 1,3 % en 2012 dans les entreprises de plus de dix salariés, de 45 % à 27 % dans les entreprises de plus de 500 salariés. Mais cette évolution est d’abord liée à des facteurs conjoncturels. « 2010 est une année charnière, un pic de mobilisation marqué par la défaite du mouvement sur les retraites », analyse Jean-Michel Denis, sociologue au Centre d’études de l’emploi (CEE). « La conflictualité est aussi liée à la conjoncture économique, ajoute le chercheur. La crise rend les conflits plus difficiles à organiser. Depuis 2010, on est entré dans un cycle très défensif et très localisé. »

À long terme, la tendance est moins évidente. La période suivant la grève (victorieuse) de 1995, qui est aussi une période de reflux du chômage, est au contraire marquée par une intensification du conflit dans les entreprises. « Entre 2002 et 2004, 30% des établissements de plus de vingt salariés ont connu au moins un conflit collectif, relevait la DARES en 2007 [2]. Les arrêts de travail demeurent un mode d’action fréquent mais d’autres formes, comme le refus d’heures supplémentaires et la pétition, ont davantage progressé. Les conflits individuels sont aussi plus nombreux. »

Impasse médiatique sur les conflits sociaux

En tenant compte de l’ensemble des modes d’action, et non seulement des grèves, la conflictualité sociale a fortement progressé entre 1995 et 2005, avant de se stabiliser à un niveau plutôt élevé jusqu’en 2010. À partir de 2011, les seules données disponibles concernent les arrêts collectifs de travail. Mais ces chiffres ne fournissent qu’une représentation partielle et provisoire de la réalité. La prochaine étudeapprofondie, portant sur toutes les formes de conflit, sera conduite par la DARES à partir de 2016.

Surtout, au delà des chiffres, les conflits sociaux paraissent aujourd’hui bien vivants, aussi nombreux sur le terrain qu’invisibles dans les grands médias. Faut-il s’en étonner, alors que la concentration de la presse atteint des niveaux sans précédent, depuis la dernière vague de rachats par les milieux d’affaires ? On entend bien peu parler des salariés décédés depuis un an chez ArcelorMittal, au nombre de quatre, dont trois à Dunkerque, où les représentants du personnel dénoncent des conditions de travail en dégradation, le recours à l’intérim et à la sous-traitance, le manque d’investissements réalisés pour garantir la sécurité.

Le travail au bord de l’implosion

Couvert d’une chape de plomb, le monde du travail est sous pression, et les signaux d’alerte se multiplient. À La Poste, les conflits sont quasi quotidiens depuis au moins deux ans, presque exclusivement relayés par la presse régionale. De plan de transformation en plan de transformation, le scénario rappelle Air-France. Aux Hôpitaux de Paris (AP-HP), 75.000 salariés, les grèves se succèdent depuis 6 mois contre un projet de réorganisation du temps de travail. Dans le secteur privé, les salariés de l’entreprise Graftech, en Savoie, occupent actuellement leur usine qu’un fonds d’investissement américain entendait "nettoyer". Les luttes sont également nombreuses dans le commerce, les services de nettoyage, les transports.

Sans action collective, la violence est individualisée, voire intériorisée par les salariés, au prix de leur santé. Les nouvelles pathologies physiques (troubles musculo-squelettiques) ou psychiques (souffrances et burn out) sont en forte progression, tandis que dans certains groupes, les restructurations sont à l’origine de suicides. Le e-commerce et ses infrastructures logistiques – symbolisés par Amazon, la firme du milliardaire Jeff Bezos – sont en pleine expansion, à l’avant-garde des méthodes de management les plus agressives. On y tente, par tous les moyens, d’empêcher l’organisation des salariés.

Au niveau national, un "dialogue social" très sélectif

« Mon objectif, c’est la réforme, et ma méthode, c’est le dialogue social », martèle François Hollande depuis trois ans, en réponse à la crise. Mais au niveau national, les indicateurs du délabrement social sont tout aussi nombreux. Dès 2013, l’accord national interprofessionnel (ANI) n’a été signé que par la CFDT, la CFTC (travailleurs chrétiens) et la CFE-CGC (Confédération générale des cadres). Fin 2014, la négociation paritaire sur le dialogue social a été un échec, et le gouvernement a dû présenter son propre projet de loi. Les passages en force de la loi Macron ont également révélé l’incapacité de l’exécutif à légitimer sa politique économique et sociale.

Depuis la rentrée, ce processus s’est intensifié. Le 15 octobre, la CFDT, la CFE-CGC et la CFTC ont conclu, sous pression du gouvernement, un nouvel accord avec le Medef sur les retraites complémentaires. Celui-ciaboutit, de fait, à un recul d’un an de l’âge légal de départ à la retraite à taux plein, repoussé à 63 ans, ainsi qu’à une nouvelle diminution des pensions. Du côté des AP-HP, les négociations ont accéléré, et un accord "coup de poker" a finalement été conclu mardi 27 octobre avec la seule CFDT, pourtant troisième organisation syndicale derrière la CGT et Solidaires. Le gouvernement chercherait-il à isoler les organisations dites "contestataires", c’est à dire opposées à sa ligne ?

« La réforme ou la rupture »

Sans attendre le résultat des négociations sur les retraites complémentaires, Solidaires et la CGT ont décidé de faire un pas de côté. Les deux syndicats ont boycotté la conférence sociale, tandis que FO participait tout en dénonçant, par la voix de son secrétaire général Jean-Claude Mailly, la vacuité de cette grand-messe gouvernementale : « On parle de dialogue social, mais c’est un dialogue qui ne se fait qu’avec le Medef. » François Hollande en a profité pour faire monter la pression, rappelant les absents à leur devoir de « responsabilité » : « Notre pays a besoin d’avancer, d’être réformé. Le statu quo n’est plus possible et l’alternative, c’est la réforme ou la rupture, la rénovation du modèle social ou sa disparition. »

D’ici début 2016, le gouvernement présentera un projet de loi sur le travail, dont les objectifs sont connus depuis la publication du rapport Combrexelle : « simplifier le code du travail », donner plus de place à l’accord de branche, et surtout d’entreprise. « Je ne ralentirai en aucune manière le rythme des réformes, a surenchéri François Hollande. Aussi bien sur le plan législatif avec les lois sur le travail et sur le numérique, que sur le plan réglementaire, avec la simplification et l’amélioration des droits des salariés. (…) Le premier ministre, lorsqu’il préparera la feuille de route, indiquera les sujets, la méthode et le calendrier. »

Le gouvernement joue la CFDT

La mise en scène du dialogue social se déroule dans un cadre défini par le gouvernement, dont le périmètre semble se restreindre à mesure que la politique économique se durci. Cette stratégie, qualifiée d’« autoritarisme social » par FO, a pour conséquence de placer la CGT en porte-à-faux. Pour la centrale de Montreuil, les enjeux sont considérables. Car, sous le regard bienveillant du gouvernement, son leadership historique est désormais contesté par la CFDT, au coude à coude aux dernières élections professionnelles.

Invitée par l’exécutif, sur le modèle de la centrale dirigée par Laurent berger, à rentrer dans le rang, sollicitée par Solidaires pour constituer, au contraire, un front syndical sur une ligne combative et adossée aux luttes de terrain, la CGT va devoir se déterminer.

Au cœur de ces enjeux, la petite musique du dialogue social vient couvrir le bruit de fond, déjà largement inaudible, de l’énergie latente qui traverse le monde du travail. Elle vise aussi à disqualifier toute forme de stratégie passant par l’opposition. Dans cette vision dépolitisée, le syndicat est réduit au statut de courroie de transmission et de légitimation de la "réforme", c’est à dire de l’ajustement des règles sociales aux exigences des marchés. Mais, de toutes parts, la façade se lézarde. Les chemises déchirées d’Air France ne sont ici que la partie émergée de l’iceberg, le symbole d’une société traversée d’une colère sourde, que les gouvernements libéraux auront toutes les peines à contenir.

Notes

[1] Publiées fin 2014 par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES), elles concernent l’année 2012.

[2] Ces chiffres sont produits sur déclaration des directions d’entreprises. Ils doivent être considérés comme une fourchette basse, comme la DARES le précise elle même.

http://www.regards.fr/web/article/derriere-la-vitrine-du-dialogue

 

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